Delphes
Delphes

Je vous propose ici en exclusivité des extraits des tomes 1 et 2 - première partie

Tome 1 - Extrait n°1

Hermès
Hermès

Il a montré une certaine satisfaction dans le regard.

- Johanne et… Corinne ?, a-t-il ajouté en tendant la main à mon amie par la fenêtre. Ce ne sont pas des circonstances idylliques, mais… enchanté.

Il y avait quelque chose de curieux dans la manière dont il la regardait. Un mélange de fascination et d’hésitation, comme quand on redécouvre une œuvre d’art qu’on avait presque oubliée et qu’on se dit : « Est-ce que c’est elle ? »  Corinne a semblé très gênée, mais lui a tout de même tendu sa main.

- Vous vous connaissez ? nous a-t-elle demandé pour faire diversion.

- Les secours arrivent, a-t-il annoncé sans répondre à sa question. Ils vont vous emmener vers l’hôpital le plus proche. Je m’occuperai de votre véhicule. Et heu… Ceci vous appartient, a-t-il dit en tendant à Corinne sa propre montre.

Puis il s’est retourné pour se diriger vers les secours.

- D’où il sort, celui-là ? a dit Corinne en regardant sa montre. C’est un pickpocket !

- Hermès est un dieu, ai-je mécaniquement affirmé.

- Tu ne vas pas recommencer avec ça, hein ! Je serais toi, je regarderais plutôt mes poches !

 

Tome 1 - Extrait n°2

Oh ma tête. Bon sang, elle pèse une tonne ! Qu’est-ce que…  Johanne…

 

- Johanne...

Je sentis une main me grattouiller le dos…

- Mmm ?

 

Ça y est. Je me souviens. Belinda. Oh, merde !

 

Tout ressurgit comme une grosse claque. Bien méritée. Oserais-je tourner ma tête de plomb pour la regarder, cette fille avec qui j’avais passé la nuit après m’être saoulé la gueule ?

Je frottai mon visage de déterré contre l’oreiller en me tournant vers elle.

- Qui est Johanne ?

Elle me fixait intensément, un pli entre les deux yeux. Elle était manifestement éveillée depuis un bon moment. Et si je faisais l’abruti ?

- Qui ?

- C’est bon, arrête ça. Tu as déjà dit son prénom cette nuit.

Oups.

Elle rit.

- Tu te paies une belle gueule de bois !

Je fermai les yeux en soupirant. Si j’avais pu m’enfoncer dans le matelas…

- Hé bien, tu vas être frais aujourd’hui !

Changerait-elle de conversation ?

- Il est quelle heure ? marmottai-je.

- Midi moins le quart.

Je me levai d’un bond, en panique, et attrapai mon jean.

- Hé, calme ! Hadrien, c’est dimanche. On n’a pas répète, aujourd’hui. Tu es toujours autant à la ramasse le matin ?

Elle s’assit, rassembla ses longs cheveux blonds décolorés avant de les laisser retomber en arrière et alluma une cigarette. Je ne me souvenais plus qu’elle avait d’aussi petits seins. Avais-je seulement fait attention, dans l’état où j’étais ?

- Ne fume pas dans ma piaule, s’il te plaît.

- ça n’avait pas l’air de te déranger, hier soir.

Hier soir. Pfff…

- J’étais pas moi, hier soir, grognai-je en enfilant mon tee-shirt.

Elle ne répondit pas. J’avais dû la vexer. Je levai les yeux au ciel avant de faire l’effort de me retourner pour oser l’affronter. Bien sûr, que je l’avais vexée.

- Je suis désolé, murmurai-je.

Je le pensais vraiment. Elle exhala sa fumée de l’autre côté du lit, puis me rendit mon regard. Il n’était pas haineux. Juste dépité. En fait, cela me fit de la peine.

- Si c’est pour hier soir, moi je ne suis pas désolée. C’était… pas mal, ajouta-t-elle dans un murmure après une seconde qui lui dessina un petit sourire sur le coin des lèvres.

Je ne répondis pas et me dirigeai vers la salle de bains. Brusquement, je m’arrêtai, comme pris d’un doute. Vital. Je devais savoir.

- Est-ce qu’on a...

- À son visage, je compris que je devais reformuler.

- Non, je veux dire... Oui, enfin, je veux juste savoir si on a... utilisé...

- Ah, oh, oui. Ledi m’en avait glissé un hier soir.

Bien que soulagé, je grimaçai en imaginant mon pote albanais complice de ma dérive. Je devais être vraiment cuit hier soir.

 

Tome 1 - Extrait n°3

Nous avons repris notre marche. Éros, à un moment, a pris ma main pour me faire faire un détour par une très grande pièce qui ressemblait à une bibliothèque, sur la gauche. Les livres étaient entreposés sur toute la hauteur des murs et trois étages de balcons permettaient d’y accéder avec des escaliers sur les côtés. Cette pièce était moins lumineuse et la voute n’était plus en verre, mais peinte en bleu nuit avec des milliards de petits points lumineux comme des étoiles. Ils avaient vraiment l’air de briller et, à y regarder de plus près, certains apparaissaient, d’autres disparaissaient.

Éros a levé la main vers le plafond.

- Tu vois ces points lumineux ? Ils représentent chacun un être humain. À chaque naissance, une petite étoile apparaît. Elle disparaît quand la personne a fini de vivre.

J’ai alors compris que ce qui donnait l’impression de faire clignoter certaines petites étoiles, c’était l’apparition et la disparition de nouvelles vies. Un cycle permanent.

- Et tous ces ouvrages, m’a-t-il expliqué en désignant les livres sur les murs, ce sont les Livres de vie. Chaque être humain pour qui nous sommes intervenus y possède son volume avec toutes les données sur sa vie. Chaque fois qu’un dieu intervient pour l’une de ces personnes, il a la possibilité de consulter le livre lui correspondant ou d’en créer un. Il a par contre le devoir de noter s’il est intervenu, mais n’est pas obligé de dire pourquoi. C’est à la discrétion de chacun. Dans l’ensemble, nous jouons la transparence, c’est tout de même plus facile pour tout le monde.

- Il doit y en avoir des millions !

- Oui, il y en a pas mal, a-t-il admis.

Les petits ouvrages recouverts d’une couverture en cuir étaient tous serrés les uns contre les autres. Certains semblaient assez épais, tandis que d’autres ne formaient qu’un mince filet. Ils étaient manifestement rangés par continents puis par pays. Chaque continent avait sa couleur de base et chaque pays, une nuance de cette couleur.

- J’ai donc moi aussi mon Livre de vie, j’imagine ?

- Bien sûr.

Et Hadrien aussi, ai-je pensé. Un sourire est venu s’ébaucher sur mon visage, et en même temps sur celui d’Éros. Je me suis tournée vers lui en prenant un air de sous-entendu.

- Ah non, n’y pense même pas, a-t-il objecté. Seules les divinités ont le droit de les consulter. C’est confidentiel.

J’ai penché la tête sur le côté en faisant la moue.

- Même pas en rêve, a-t-il repris. Allez viens, sortons d’ici. Je ne sais même pas pourquoi je t’y ai emmenée.

 

Tome 2 - Extrait n°1

La lame de bois avait à peine effleuré la joue, et pourtant Méline pressentait qu’elle allait avoir un énorme bleu. Je pense surtout qu’elle avait eu peur.

― Mince, Dorian, on avait dit « Pas le visage » !

― Oh, ça va, dans trente secondes, y aura plus rien, soupirai-je, déjà excédé.

― Hé ben même ! On avait dit pas le visage, ça fait trop mal, sur le visage. Et puis tu aurais pu me crever un œil !

Je jetai avec une rage exagérée mon épée à terre avant de tourner les talons. De toute façon, à chaque fois que je me battais avec Méline, j’avais toutes les chances que ça finisse comme ça. Les filles, toutes des chieuses. D’accord, Méline, c’était pas vraiment une fille. C’était davantage comme un garçon avec des réactions de fille. Comme un garçon, mais en chieuse.

Je pris ma patinette pour rentrer directement et m’enfermer dans ma chambre. Juste le temps qu’elle se calme. Elle était toujours comme ça, quand elle était en colère après moi. Elle faisait la tête cinq minutes, puis elle venait me voir pour qu’on « discute ». Exactement comme ma mère. C’est là qu’on voyait que Méline, elle restait une fille. Moi, en cinq minutes, j’avais le temps de construire un Lego. Mes yeux tombèrent sur mon jeu de cartes. Je le pris entre les mains et commençai à le battre nerveusement. Puis plus tranquillement. Puis à faire des manipulations. Battre les cartes, c’était ma manière à moi de me calmer.

On toqua à ma porte. Je soufflai bruyamment sans quitter des yeux mon jeu qui virevoltait entre mes mains. Sans surprise, la porte s’ouvrit.

― Dorian, qu’est-ce qui s’est passé avec Méline ? Vous vous êtes encore disputés ?

Je fis claquer le jeu sur la table et empoignai ma construction de Lego ; une voiture que je venais de terminer. Il savait que quand j’étais avec mes Lego, fallait pas me déranger.

― Ça va, Phil, t’es pas ma mère.

― Ta mère ? Qu’est-ce que ta mère a à voir là-dedans ?

― Ma mère, elle n’a jamais compris que mes histoires, ce sont mes histoires. Et que de toute façon, y a pas vraiment d’histoire. Parce que Méline, c’est une fille, et que les filles, c’est fait pour faire des histoires aux garçons, mais pas des histoires qui durent longtemps. Tu vois ce que je veux dire ? débitai-je sèchement avant de lui jeter un bref regard.

Philoctète me regardait avec des yeux aussi ahuris que les satyres peuvent les faire. Mieux valait coopérer si je ne voulais pas perdre dix minutes en sermons. Parce qu’en dix minutes, je me remettais à la construction de mon véhicule.

― Tu l’as blessée. Tu pourrais au moins t’excuser…

― Oui, mère, le coupai-je pour l’agacer.

― Cesse de m’appeler « mère », ça m’horripile ! Sois gentil avec elle. Tu sais très bien que ça ne durera pas.

Ah, une parole sensée ! Alors pourquoi venait-il tenter de régler les choses ?

― Dorian, reprit-il devant mon mutisme, tu es l’humain le plus têtu que j’ai jamais rencontré. Apollon avait bien raison !

― Je suis un immortel, repris-je enfin, les yeux toujours rivés sur le toit ouvrant de ma construction. Pas un humain. Est-ce qu’il faut que je te rappelle que Méline, elle est comme moi, une immortelle, et qu’elle ne garde pas les bleus au-delà de quelques secondes ? J’aurais pu lui faire une vraie blessure que ça ne lui aurait rien fait de plus. Enfin, à part tacher son joli tee-shirt !

― Oui, alors heu... humain ou immortel, dans ton cas c’est la même chose, bafouilla-t-il, et ça ne t’épargne pas des excuses quand tu blesses l’une de tes semblables. Même Zeus s’excuse.

Je marquai un temps de réflexion. Un doute. Puis le regardai.

― Ah ouais ?

― Oui… Enfin, ça dépend, et quoi qu’il en soit…

― Chut ! lui assénai-je en collant mon index sur ma bouche, le regard ferme. C’est bon, sors de ma chambre !

Vexé, Phil s’en retourna. Puis il repassa la tête par la porte en levant l’index.

― Ne me parle pas sur ce ton, jeune homme, nous n’avons pas nettoyé les écuries d’Augias ensemble !

Je levai discrètement les yeux au ciel.

― C’est bon, je termine mon Lego et je ressors, marmonnai-je avant de faire des bruits de moteur pour lui montrer que pour moi la discussion était close.

Phil soupira et referma la porte derrière lui. Je reposai ma construction et me remis à battre les cartes.

Tome 2 - Extrait n°2

Il la suivit du regard jusqu’au coin de la rue avant de laisser tomber le masque. Et là, je le vis tel que personne ne le verrait jamais. Il y avait ce qui ressemblait à de l’amertume sur ses traits. J’étais l’un des rares à connaître le fier Apollon mieux qu’il se connaissait lui-même et je pouvais lire les expressions de son visage comme à livre ouvert. Alors je compris. Je compris qu’il savait. Qu’elle essayait de le détester et que, manifestement, elle n’y arrivait pas. Que lui non plus.

Il mit ses lunettes noires et quitta le parc de son pas invariablement sûr de lui, sans se retourner. Non pas qu’Apollon eût besoin de se protéger les yeux, lui qui, plus encore qu’un autre Olympien, pouvait faire face à Hélios[1] sans sourciller ; c’était là une façon pour lui tant de protéger des mortels son regard fascinant, que de cacher ses propres émotions… quand il lui en venait.

À l’angle de la rue, les deux phares d’une Alfa Roméo noire mal garée flashèrent. Je remarquai qu’il avait à nouveau changé de voiture, mais on en avait tous l’habitude : Apo et sa sœur Artémis aimaient les belles voitures et se lassaient vite. Juste avant de s’engouffrer dans le véhicule, tandis qu’il allait arracher le papillon vert collé au pare-brise, il immobilisa son geste. Il venait de percevoir la présence d’un immortel. Il retira alors ses lunettes de soleil d’une main et dirigea lentement l’autre vers son épaule droite, prête à attraper une flèche. Il tourna doucement la tête et perçut un léger courant d’air accompagné d’un éclair de couleurs arc-en-ciel. Alors il put se détendre et souffler. Le message était passé. Ainsi, quand il s’installa au volant, ne fut-il pas surpris de me trouver assis côté passager. Il ferma la porte, rangea la contredanse dans la boîte à gants avec les autres, et jeta un bref regard dans ma direction avant de fixer droit devant lui.

― Tout le monde te cherche, asséna-t-il froidement.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Comme si je ne le savais pas !

― Une Giulietta. Belles lignes, murmurai-je en caressant le tableau de bord. Tu nous as habitués à moins sobre…

Il soupira d’exaspération.

― J’ai besoin de toi, Apo, me risquai-je sans préavis avant qu’il ne s’emporte.

Au lieu de me répondre, il se tourna brusquement vers moi, me plantant ses billes d’acier dans la figure.

― Abruti, tu sais ce que tu risques ?

― Pourquoi crois-tu que j’ai disparu ? ripostai-je sans hausser le ton.

― Ça fait huit ans, Hermès !

Apollon savait pourtant que dans les Enfers le temps n’avait aucune valeur. Huit ans, c’était à peine plus de huit jours.

― Tu n’as aucune excuse, explosa-t-il devant mon mutisme. Tu n’es pas censé disparaître ! Surtout après ce que tu as fait. Tu imagines comment Zeus a pris la nouvelle ?

De part ses qualités de devin, il avait connaissance de ce que j’allais faire dans les Enfers avant même que j’en prenne la décision. Même si je le savais mon complice dans pas mal de mes forfaitures, cette fois-ci, j’avais dû prendre la tangente, car il était évident qu’il n’approuverait pas.

― Où est-il ? reprit-il après quelques secondes de silence, soudainement radouci.

― En sûreté, répondis-je le plus calmement du monde, nullement mécontent d’avoir pour une fois l’ascendant sur mon demi-frère.

Apollon n’insista pas. Entre lui et moi, une rivalité fraternelle avait toujours existé et ne cesserait jamais de se jouer de nous. Quoi qu’on fasse.

― Et comment va-t-il ?

― Il est un peu déboussolé. Il était trop tard pour…

― Évidemment, p’tit con ! Son corps a été brûlé dans les règles. Jamais il ne le réintégrera. Tu as enfreint les lois de Zeus pour rien.

J’eus quelques secondes d’hésitation, cherchant à toucher un point sensible.

― Je l’ai fait pour Johanne… murmurai-je.

Et pour Hadrien. Mais ça, c’était inutile de le préciser. Si Hadrien était mon ami, pour Apollon, il était devenu un danger pour Johanne et sa fille. Ainsi, l’avoir révélé demi-dieu s’était retourné contre lui et il devait mourir. Sans parler des sentiments évidents envers cette femme qu’Apollon refusait de laisser paraître et qui ne trompaient personne, surtout pas Éros et moi.

― Pour rien, répéta-t-il froidement. À part pour leur faire du mal à elle et à la petite. Il ne sera plus qu’une ombre.

― J’ai trouvé un corps pour Hadrien, m’empressai-je d’annoncer.

À nouveau il me planta ses yeux comme des flèches. S’il avait pu tirer…

― Sérieux ? Tu vas loin, là. Hermès… Il y a des choses qui t’échappent !

― Qui m’échappent ? sursautai-je, piqué au vif. Qu’est-ce qui peut bien m’échapper ?

― La mort d’Hadrien. Sa fille… Rien de tout ça n’était lié au hasard.

Je fronçai les sourcils, dans l’incompréhension. Sa fille, elle serait bien heureuse de récupérer son père, non ? J’attendais qu’il déverse sa colère sur moi. Mais au lieu de me faire la morale, il ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Cinq secondes plus tard, il les rouvrit.

― Et tu as besoin de moi pour… ?

Apollon ne l’avait peut-être pas encore perçu et pourtant, contre toute attente, il s’était calmé. Un rictus s’imposa au bord de mes lèvres. Déjà je sentais que j’allais le rallier à ma cause.

 



[1] Hélios, le Soleil.

Tome 2 - Extrait n°3

 

― Cesse donc de gigoter ! Tu es prêt ?

Hadrien se força à se tenir droit et immobile, puis me dévisagea.

― Et toi, tu t’es regardé ? me lança-t-il. Je ne t’ai jamais vu aussi nerveux.

― Moi, je ne gigote pas !

― Non, tu ne restes juste pas en place.

OK. Je respirai profondément pour me calmer. Tout ce que j’arrivai à faire, ce fut de me figer. Hadrien me donna un coup de coude.

― Ces trucs de dieu qui se transforme en statue, voilà au moins une chose dont je suis débarrassé. C’est d’un ridicule !

― Je serais Apollon, je t’aurais déjà occis pour tant d’impertinence envers un Olympien, débitai-je entre mes dents.

Sur son petit rire forcé, le bruit d’un loquet se fit entendre et la porte devant nous s’ouvrit timidement. Hadrien et moi échangeâmes un bref regard avant de revenir vers la porte. Un visage féminin cerclé de mèches couleur-d’un-soir-d’été-sur-un-champ-de-blé apparut à l’encadrement. Elle nous dévisagea alternativement de ses yeux noisette écarquillés. J’entendis ses battements de cil quand elle tourna son regard vers Hadrien. J’entendis Hadrien déglutir. Ou bien peut-être que c’était moi. Puis j’entendis sa main frotter le tissu de la poche de son jean quand elle l’y plongea tandis que ses yeux revenaient vers moi. Le tic-tac d’une montre.

― Merci d’avoir remis des piles, murmura-t-elle du bout des lèvres.

Hadrien leva un sourcil dans ma direction puis, devant mon regard figé, me donna un coup de coude.

― Voici… Chris, récitai-je selon ce que nous avions préparé.

Les yeux noisette balayèrent l’espace avant de revenir vers moi. Corinne avait un visage que le temps n’avait pas épargné, certes, mais c’était toujours bien elle. Plus femme. Plus désirable encore.

― Chris… répéta-t-elle avec un mouvement de tête, attendant la suite.

― Heu… Pouvons-nous… entrer ?

Mince, je ne pensais pas être aussi maladroit une fois devant elle. Nous la suivîmes jusqu’à la cuisine où, d’un geste, elle nous proposa de nous asseoir autour de la petite table avant de débarrasser les factures qui y étaient étalées.

― Un café ?

Hadrien et moi échangeâmes un regard. Ce n’était pas de refus, mais il me revint que le café me donnait une haleine un peu forte qui n’était pas des plus agréables pour une dame.

― Pas pour moi, merci.

― Moi je veux bien, se précipita Hadrien comme s’il avait peur qu’on l’oublie.

Elle mit le café en route et de l’eau dans la bouilloire. Le bourdonnement des appareils permit pendant quelques secondes de combler le silence. Puis, toujours sans un mot, Corinne posa le café fumant devant Hadrien, poussa le sucre vers lui et sortit de son petit papier le sachet pour son infusion. Essayant de me distraire de la délicieuse odeur d’arabica intense à côté de moi, j’observai chacun des gestes de cette femme comme s’il allait m’apprendre quelque grand mystère sur les humains – ou sur les femmes – que je n’aurais pas encore intégré. Par exemple… Par exemple, outre le plaisir des odorantes volutes sortant de la tasse, comment pouvait-on boire de l’eau chaude parfumée aux fruits rouges ? Voilà un grand mystère. Pourtant, j’aurais bien posé mes lèvres sur le bord bouillant de sa tasse à cet instant.

― Corinne, je…

― Oh, me coupa-t-elle. Tu te souviens de mon prénom…

Ceci dit tout simplement, comme si elle m’avait dit « Oh ! Tu as un cil au coin de l’œil ».

Les mots que j’avais savamment alignés dans mon esprit éclatèrent dans ma tête comme des bulles de savon. Comme si être un dieu pouvait garantir des connexions solides entre les neurones ! Qu’étais-je censé dire à cet instant ?

― Je n’ai pas oublié, murmurai-je, idiot.

Lui dire que ces huit derniers jours qui m’avaient retenu ne m’avaient pas laissé le temps de penser à elle serait particulièrement indélicat, d’autant plus que pour elle, huit années s’étaient écoulées. Oh, Corinne. Un jour. Un jour, je pourrai tout t’expliquer. Un jour, je voyagerai.

Hadrien se racla la gorge.

― Heu… Si je viens aujourd’hui… Corinne… repris-je, c’est pour te présenter… Chris.

Corinne jeta un coup d’œil rapide à Hadrien et hocha la tête. Ça, je l’avais déjà dit.

Comment avais-je pu imaginer que ça allait être un jeu d’enfant de lui présenter la situation ? C’était pourtant très simple ! Si facile dans mon esprit. Tu vois, Corinne… Chris, en fait, c’est Hadrien, le fiancé de Johanne. Oui, le père de Théana. Et je veux que tu fasses en sorte qu’il rencontre sa femme. Tu le présenteras comme un ami à toi et il devra prendre la place de Sophie, la jeune fille qui s’occupe de Théana. Facile !

Corinne attendait patiemment que je reprenne la parole.

― Je… (Qu’avais-je dit à Apollon pour qu’il accepte de m’aider ?) J’ai besoin de toi.

 

Corinne leva un sourcil. Hadrien grinça de la mâchoire.