Huit jours ont passé. Mais huit jours dans les Enfers, c’est huit ans à la surface de la terre. Ainsi, quand Hadrien ressort du Royaume d’Hadès, plus rien n’est comme avant. Comment réapparaître quand son corps a été brûlé selon les rituels ? Comment reconquérir sa femme quand on a l’apparence d’un autre ? Johanne, qui élève seule sa petite déesse charmeuse des dieux, est à mille lieux de savoir ce qui se trame sur Ortygie et aux Enfers pendant qu’elle et Apollon jouent au chat et à la souris. Quand Zeus s’en mêle, il ne leur reste plus que huit jours. C’est peu. Mais c’est tout ce qui leur reste.

 

 

Teasers

Extrait exclusif

 

 

Il la suivit du regard jusqu’au coin de la rue avant de laisser tomber le masque. Et là, je le vis tel que personne ne le verrait jamais. Il y avait ce qui ressemblait à de l’amertume sur ses traits. J’étais l’un des rares à connaître le fier Apollon mieux qu’il se connaissait lui-même et je pouvais lire les expressions de son visage comme à livre ouvert. Alors je compris. Je compris qu’il savait. Qu’elle essayait de le détester et que, manifestement, elle n’y arrivait pas. Que lui non plus. 

Il mit ses lunettes noires et quitta le parc de son pas invariablement sûr de lui, sans se retourner. Non pas qu’Apollon eût besoin de se protéger les yeux, lui qui, plus encore qu’un autre Olympien, pouvait faire face à Hélios  sans sourciller ; c’était là une façon pour lui tant de protéger des mortels son regard fascinant, que de cacher ses propres émotions… quand il lui en venait.

À l’angle de la rue, les deux phares d’une Alfa Roméo noire mal garée flashèrent. Je remarquai qu’il avait à nouveau changé de voiture, mais on en avait tous l’habitude : Apo et sa sœur Artémis aimaient les belles voitures et se lassaient vite. Juste avant de s’engouffrer dans le véhicule, tandis qu’il allait arracher le papillon vert collé au pare-brise, il immobilisa son geste. Il venait de percevoir la présence d’un immortel. Il retira alors ses lunettes de soleil d’une main et dirigea lentement l’autre vers son épaule droite, prête à attraper une flèche. Il tourna doucement la tête et perçut un léger courant d’air accompagné d’un éclair de couleurs arc-en-ciel. Alors il put se détendre et souffler. Le message était passé. Ainsi, quand il s’installa au volant, ne fut-il pas surpris de me trouver assis côté passager. Il ferma la porte, rangea la contredanse dans la boîte à gants avec les autres, et jeta un bref regard dans ma direction avant de fixer droit devant lui.

― Tout le monde te cherche, asséna-t-il froidement.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Comme si je ne le savais pas !

― Une Giulietta. Belles lignes, murmurai-je en caressant le tableau de bord. Tu nous as habitués à moins sobre…

Il soupira d’exaspération.

― J’ai besoin de toi, Apo, me risquai-je sans préavis avant qu’il ne s’emporte.

Au lieu de me répondre, il se tourna brusquement vers moi, me plantant ses billes d’acier dans la figure.

― Abruti, tu sais ce que tu risques ?

― Pourquoi crois-tu que j’ai disparu ? ripostai-je sans hausser le ton.

― Ça fait huit ans, Hermès !

Apollon savait pourtant que dans les Enfers le temps n’avait aucune valeur. Huit ans, c’était à peine plus de huit jours. 

― Tu n’as aucune excuse ! explosa-t-il devant mon mutisme. Tu n’es pas censé disparaître ! Surtout après ce que tu as fait. Tu imagines comment Zeus a pris la nouvelle ?

Grâce à ses qualités de devin, il avait connaissance de ce que j’allais faire dans les Enfers avant même que j’en prenne la décision. Même si je le savais mon complice dans pas mal de mes forfaitures, cette fois-ci, j’avais dû prendre la tangente, car il était évident qu’il n’approuverait pas.

― Où est-il ? reprit-il après quelques secondes de silence, soudainement radouci.

― En sûreté, répondis-je le plus calmement du monde, nullement mécontent d’avoir pour une fois l’ascendant sur mon demi-frère.

Apollon n’insista pas. Entre lui et moi, une rivalité fraternelle avait toujours existé et ne cesserait jamais de se jouer de nous. Quoi qu’on fasse.

― Et comment va-t-il ?

― Il est un peu déboussolé. Il était trop tard pour…

― Évidemment, p’tit con ! Son corps a été brûlé dans les règles. Jamais il ne le réintégrera. Tu as enfreint les lois de Zeus pour rien.

J’eus quelques secondes d’hésitation, cherchant à toucher un point sensible.

― Je l’ai fait pour Johanne… murmurai-je.

Et pour Hadrien. Mais ça, c’était inutile de le préciser. Si Hadrien était mon ami, pour Apollon, il était devenu un danger pour Johanne et sa fille. Ainsi, l’avoir révélé demi-dieu s’était retourné contre lui et il devait mourir. Sans parler des sentiments évidents envers cette femme qu’Apollon refusait de laisser paraître et qui ne trompaient personne, surtout pas Éros et moi.

― Pour rien, répéta-t-il froidement. À part pour leur faire du mal à elle et à la petite. Il ne sera plus qu’une ombre.

― J’ai trouvé un corps pour Hadrien, m’empressai-je d’annoncer.

À nouveau il me planta ses yeux comme des flèches. S’il avait pu tirer… 

― Sérieux ? Tu vas loin, là. Hermès… Il y a des choses qui t’échappent !

― Qui m’échappent ? sursautai-je, piqué au vif. Qu’est-ce qui peut bien m’échapper ?

― La mort d’Hadrien. Sa fille… Rien de tout ça n’était lié au hasard.

Je fronçai les sourcils, dans l’incompréhension. Sa fille, elle serait bien heureuse de récupérer son père, non ? J’attendais qu’il déverse sa colère sur moi. Mais au lieu de me faire la morale, il ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Cinq secondes plus tard, il les rouvrit.

― Et tu as besoin de moi pour… ?

Apollon ne l’avait peut-être pas encore perçu et pourtant, contre toute attente, il s’était calmé. Un rictus s’imposa au bord de mes lèvres. Déjà je sentais que j’allais le rallier à ma cause.